Voici le texte que j'ai écrit:
Le vent glacial soufflait sur la plaine, mordant, agressant les chairs . Les pins pliaient sous la pression formidable que l'élément exerçait sur l'ensemble de la forêt. Je pus voir les premiers flocons de ce matin d'hiver tomber et former des touches de paix de-ci de-là.
Il se tenait face à moi, immobile. Tel une statue vivante, tout du moins si vivant était le mot qui convenait, il me toisait, d'un air à me considérer comme une source de nourriture pure et simple. Mon c½ur, déjà pétrifié par la terreur que m'infligeait cette créature, eut un soubresaut lorsque je l'imaginai en train de laper le sang qui sortirait de ma gorge béante, s'il ne m'avait pas réduit à l'état de charpie auparavant.
Il tenait par le cou la dernière femme qu'il avait capturée, ne lui laissant aucune chance de pouvoir s'échapper. Malgré le fait qu'il se trouvait à plus de cinquante mètres, je pouvais nettement distinguer ses yeux, nimbés de pourpre, révélant une soif dévorante qui ne pourrait être soulagée que par un sang chaud, un sang dont il pourrait s'abreuver sans difficulté, qu'il tenait à portée de dents. Un infime mouvement de sa main, un déplacement plus que furtif me montra qu'il avait raffermi sa prise, tout en ayant tourné la nuque de sa victime, de façon à ce que la gorge dénudée ne soit plus qu'à quelques centimètres de sa gueule. Je crus voir l'ombre d'un sourire traverser son visage, aussi fugace que le vent. Il ouvrit alors la bouche, dévoilant deux rangées de crocs, tranchants, aspirant plus que tout à déchiqueter la chair.
Alors en une fraction de seconde, il les planta dans la veine palpitante, gonflée par la peur; une peur qui se mua instantanément en une profonde souffrance. Je ne pouvais dévier mon regard, trop accaparé par la scène qui se déroulait sous mes yeux. Et j'entendais ce bruit. Il est difficile d'imaginer ce que peuvent être les différents sons de cet acte; l'aspiration du sang, les succions, les bruits d'agonie de la mourante... Je pouvais lire la satisfaction dans les yeux du monstre tandis qu'il me fixait, sa bouche toujours occupée à ingurgiter le liquide chaud et épais.
Il décolla alors sa gueule du cou froid et jeta le cadavre sur le sol gelé. Le corps étendu à terre semblait dormir, bercé par le bruit du vent. La créature continua de me regarder tout en passant sa langue sur ses lèvres rougies. Ses traits affichaient une certaine curiosité à mon égard. Si j'avais pu, j'aurais tôt fait de m'enfuir, en essayant de courir le plus vite possible. Courir pour m'écarter de la fatalité des prochains événements. Mais mes jambes refusaient de répondre à mes demandes, trop ankylosées pour esquisser le moindre mouvement. Et je ne pouvais détourner mon regard de ces yeux rougeoyants, tellement attractifs, et perpétuellement plongés dans mon regard.
Mais alors que je me perdais dans la contemplation de ces rubis flamboyants, alors qu'il se trouvait à une distance trop éloignée pour pouvoir m'attraper, il se trouva devant moi , à quelques mètres à peine, l'action s'étant déroulée à une vitesse trop rapide pour avoir le temps de distinguer le moindre mouvement. Et dans le silence le plus complet. Je pouvais alors sentir son souffle tiède sur ma figure, et son haleine parfumée, enivrante, capiteuse même derrière l'odeur du sang. Je pouvais à présent distinguer ses traits, d'une dureté et d'une froideur implacables, mais d'une perfection étonnante. Son nez, aquilin, et semblant humer des parfums que je ne pourrais distinguer. Je me sentais plus en présence d'une créature divine qu'en face d'un monstre assoiffé de sang humain. Il me vînt à penser que j'admirais les traits d'un assassin. Attrait pour le moins paradoxal.
Mais je savais que j'étais en train de vivre mes dernières secondes. L'idée que toute vie aurait sans doute quitté mon corps dans quelques instants et probablement dans les pires douleurs m'effleura l'esprit. Mais la panique ne vînt pas, toujours remplacée par la curiosité envers cette créature si fantastique, au sens propre. Je m'arrachai alors à ce regard brûlant d'un feu inconnu pour contempler une dernière fois l'endroit où je me trouvais: cette clairière, blanchie à présent par le tapis de froid. Apaisée. Aucun bruit, hormis celui du vent implacable, ne venait perturber le silence de mort qui régnait ici, la vie s'étant tue en même temps que le c½ur de la fille.
J'entends le ronflement dans les arbres. Il ne neige plus...